Peut-on comprendre l’origine de la violence ? Entre 2011 et 2018, le journal en ligne salvadorien El Faro a tenté de répondre à cette question en ouvrant une cellule d’investigation. Sala Negra, « chambre noire » en Français, devait nous aider à comprendre pourquoi la violence avait finie par définir le Salvador, mais aussi une partie des pays du nord de l’Amérique du sud et l’Amérique centrale. Pour répondre à cette question, les journalistes d’El Faro se sont intéressés aux gangs, aux prisons, au crime organisé, à la corruption des institutions. Ils ont donné la parole aux victimes et aux criminels en gardant cette même question en toile de fond : Pourquoi les sociétés d’Amérique centrale sont si violentes ? La même année, l’étude sur les homicides dans le monde, réalisée par l’ONU, classait le pays d’Amérique centrale parmi les plus meurtriers avec 60 homicides pour 100 000 habitants, un chiffre 4 fois supérieur à la moyenne déjà élevée du continent, elle-même établie à 15,4 homicides pour 100 000 habitants pendant cette même période.
Le taux d’homicide peut-être utilisé comme un indicateur de la criminalité violente d’une région, car plus on observe de grands écarts de richesse, plus il y a de meurtres. Mais cette explication ne suffisait pas aux enquêteurs de Sala Negra. Ils souhaitaient comprendre pourquoi l’Amérique centrale trônait systématiquement en tête des statistiques sur les homicides. Et plus que les meurtres, c’était la violence de ces homicides qu’ils souhaitaient comprendre.

Dans « Les morts et le journaliste », Oscar Martinez raconte cette violence à travers les histoires de ses victimes, de ses bourreaux, de la justice défaillante des institutions. Il nous invite à constater cette violence à travers son propre regard. Dès les premières pages, on se retrouve comme immergé dans les pensées du journaliste. Il nous offrira tout le long de la lecture le privilège d’observer et de comprendre en toute sécurité. Pourtant, le journaliste nous explique d’entrée que la lecture de son essai ne sera pas légère. Il questionne rapidement nos certitudes en décrivant une vidéo retrouvée au milieu d’autres du même acabit dans ses fichiers.
Les membres d’un gang filmant le corps détruit qu’ils viennent de mettre à mort riant à gorge déployée. Pour lui, ces rires, une réaction banale à une violence extrême rendaient ces images relativement terrifiantes et d’une violence relativement extrême. Où placer le curseur ? En effet, cette normalisation d’images violente que l’on peut parfois voir diffusé au journal de 20 h de son pays serait devenue si banale qu’on ne la questionnerait plus. La normalisation ne serait pas le seul facteur à prendre en compte. Il accuse aussi l’incompétence de certains de ces congénères et la paresse des autres tout en convenant qu’il ne peut reprocher aux journalistes de ne pas risquer leur vie pour la vérité. Ce qu’il constate, c’est que la conséquence d’avoir la violence pour « ADN d’une société », c’est que celle-ci finit toujours par être racontée de la même manière par les journalistes. En l’occurrence, quand elle implique des gangs, de cette manière-là :
« Un affrontement de la police contre des gangs, x morts. » Mais pour celui qui fait partie des rares à s’être rendu sur place, parfois le seul, il sait que pour dire la vérité, il vaut mieux remplacer le mot « affrontement » par « massacre ».
Puis commence le récit, les rencontres, les interviews, le sentiment d’impuissance, l’incapacité de protéger ses sources, les victimes qui deviennent les bourreaux et inversement, la mort si violente qu’il est impossible de reconnaître celui ou celle qui a été abandonné là.
Plus que la compréhension d’un système qui produit de la violence, Oscar Martinez raconte aussi sa passion, celle de dire et de raconter sans cesse la vérité. Le contexte d’ultraviolence dans lequel s’inscrit son essai en fait un récit captivant. Le journaliste dépeint ses sources comme des personnages de roman.

Sur l’auteur
Le journaliste d’investigation Oscar Martinez, a été récompensé par le prix Fernando Benítez de journalisme, le Prix des droits de l’homme et le Prix international de la liberté de presse.
Il a suivi le crime organisé et la migration en Amérique centrale.
Il a raconté le déferlement de violence subi par les migrants tentant de passer la frontière des États-Unis et la montée de la corruption après l’érection du mur à la frontière mexicaine
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Sur le Salvador
Guerre civile d’octobre 1979 à janvier 1992 : 75 000 morts
2009 : 70 morts pour 100 000 habitants, le Salvador est le pays le plus meurtrier du monde.
2015 : 103 meurtres pour 100 000 habitants. 1 Salvadorien sur 979 a été assassiné.
Depuis 2014, le taux d’homicide le plus élevé au monde.

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