Le 2 février, Beyoncé est devenue la première femme noire à remporter un Grammy Award dans la catégorie meilleure album country avec Cowboy Carter. Un disque célébré par la critique qui n’a malgré cela pas échappé à des soupçons de triche. D’après ses détracteurs, Beyoncé aurait acheté le prix. Analyse.

Pourquoi tricher ?

Pour commencer, il faut comprendre ce que sont les Grammy Awards. C’est une récompense que les professionnels de la musique remettent aux artistes qu’ils ont estimé les plus méritants au cours de l’année écoulée. Concrètement, cela prend la forme d’un petit gramophone doré qu’ils recevront chez eux après la cérémonie, mais sans gratification financière. Malgré cela, le Grammy Award est le prix le plus prestigieux de l’industrie musicale aux États-Unis. Remporter un Grammy booste une carrière et fait grimper les ventes d’albums.
Par exemple, lorsque Adèle a triomphé grâce à 21, les ventes de son disque ont augmenté de 207 %. Un Grammy renforce également la légitimité d’un artiste. La visibilité et la crédibilité conférées par le prix permettent d’accéder à des salles de concert plus grandes et de vendre les billets à des tarifs plus élevés. Et cela peut également s’accompagner de partenariats plus rémunérateurs avec des grandes marques. Pour une artiste aussi connue que Beyoncé, les retombées financières seraient colossales.

Beyoncé en a-t-elle vraiment besoin ?

Au cours de sa carrière, Beyoncé a remporté plus de 700 récompenses dont 35 Grammy Awards. Elle est l’artiste la plus récompensée lors de cette cérémonie, devant le chef d’orchestre Sir George Solti et le producteur Quincy Jones. Sa carrière a donc déjà bénéficié du coup de boost de multiples victoires aux Grammy Awards. Cela ne l’a pas empêchée d’être accusée, au moins à deux reprises d’avoir acheté un Grammy. Des soupçons soulevés lorsqu’elle a été nominée dans des catégories où elle n’était pas attendue.

La carrière de Beyoncé commence dans les années quatre-vingt-dix avec le groupe de R’n’B Destiny’s Child, qu’elle quittera en 2006 pour se lancer en solo. Elle poursuit sa carrière en s’orientant davantage vers la pop, y intégrant des éléments propres à l’univers du Hip-Hop. Six albums plus tard, alors qu’elle cumule près de quarante millions d’albums vendus dans le monde, elle surprend ses fans en sortant l’album Renaissance (2022), un hommage au disco et à la house des années soixante-dix et quatre-vingt, qui doit son émergence aux artistes afro-américains.

Lors des Grammy’s 2023, Beyoncé est nominée dans la catégorie dance/electronic. Et cela relève de l’exploit car les artistes afro-américains ont longtemps été cantonnés à la catégorie R’n’B, où à celle plus difficile à définir : l’urbain, même lorsque leur musique s’inscrivait davantage dans le registre de la pop. Par ailleurs, les Grammy Awards ont présenté la catégorie « meilleur artiste urbain » jusqu’en 2020 avant de la remplacer par la catégorie « meilleur album R’n’B progressif », à la suite de critiques. Trois ans plus tôt, Drake avait dénoncé ses multiples nominations dans la catégorie « urbain » en raison de sa couleur de peau.

Malgré cette avancée, la nomination de Beyoncé dans la catégorie « meilleur album dance/house » paraît suspecte pour ses détracteurs. Bien que l’album lui permette de battre un record en devenant l’artiste qui a obtenu le plus de titres de l’histoire des Grammy’s, sa nomination aux côtés d’artistes dont la légitimité dans cette catégorie n’est plus à faire, comme Odesza, ou Diplo rendrait cette victoire suspecte. Une vidéo de ce dernier, où on peut l’entendre dire « They bought that prize » – « Ils ont acheté ce prix », au moment où le vainqueur est annoncé, renforcent ces soupçons. Le producteur y soutient également l’idée que la chanteuse aurait acheté le prix pour atteindre ce record.

Deux ans plus tard, ce sont des anonymes, via les réseaux sociaux, qui suspectent la chanteuse d’avoir triché. À l’origine de leurs soupçons, une vidéo issue de la cérémonie des Grammy, où on peut voir Jay Z dire à Beyoncé, « Joyeuse Saint Valentin » alors qu’elle s’apprête à monter sur scène pour récupérer sa récompense. Cette phrase de célébration est alors sortie de son contexte pour alimenter à nouveau la rumeur. Cette fois, Beyoncé a battu un nouveau record avec son album Cowboy Carter. Il s’agit d’une nouvelle performance pour la chanteuse qui gagne à nouveau un prix dans une catégorie où elle n’était pas attendue et devient la première femme noire à remporter un Grammy dans cette catégorie. Dans la foulée, elle réussit l’exploit de remporter l’un des prix les plus prestigieux, celui du « meilleur album de l’année ». Le titre n’avait pas été attribué à une femme noire depuis près de vingt-cinq ans. Tracy Chapman, artiste Folk / Country qui a souvent figurée en tête des ventes du Billboard de ce genre musical, n’a jamais reçu le prix du « meilleur album country ». Elle n’a même jamais été nominée dans cette catégorie, mais il faut souligner que sa carrière n’a pas l’envergure de celle de Beyoncé.

Un prix politique ?

Dans ce contexte, il serait tentant d’attribuer la réussite de Beyoncé dans ces catégories à son succès commercial. En tant qu’artiste à la croisée des genres, Beyoncé touche un public très large, même lorsqu’elle sort un album de country. La visibilité des albums Renaissance et Cowboy Carter a été proportionnelle à la renommée dont la chanteuse bénéficie dans le monde. Et cela compte, mais ne serait-il pas plus juste d’attribuer ces victoires au contexte politique actuel des Etats-Unis ?

Car l’album Cowboy Carter n’est pas uniquement une démonstration du talent de Beyoncé, c’est aussi un message politique envoyé à l’industrie musicale et au monde de la musique Country, largement dominé par des hommes blancs alors que le genre puise principalement ses sources dans la culture afro-américaine. Les deux récompenses reçues par Beyoncé le 2 février peuvent être perçues d’une part comme une réponse politique de l’industrie musicale, marquant le fait qu’une chanteuse noire américaine est capable de réaliser un album de musique country de qualité et d’autre part, comme une façon de s’opposer à l’administration de Donald Trump qui s’est donné pour mission de mettre fin au principe de DEI (diversité, équité et inclusion) permettant de promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations des personnes considérées comme des minorités aux Etats-Unis.
Peut-être. Le fait est que les Grammy Awards n’ont pas la réputation de donner une signification politique aux prix qu’ils accordent. Les soupçons qui planent sur le cas Beyoncé restent fragiles et ne reposent sur aucun fait. Par ailleurs, ils ne prennent pas en compte la grande popularité de la chanteuse.

Ou un concours de popularité ?

En effet, le système mis en place par les Grammy Awards profite davantage à des artistes aussi reconnus que Beyoncé qu’à des artistes indépendants où issus de petites maisons de disques. Les Grammy Awards sont décernés par The Recording Academy, une institution composée de musiciens professionnels ainsi que des producteurs, des ingénieurs du son, et d’autres professionnels de la musique, en fonction de la qualité artistique, et donc du mérite. Ils votent pour désigner les nominés et les gagnants. Cependant, les membres de ce jury font l’objet d’un lobbying important de la part des artistes. Ils reçoivent des cadeaux sont invités à des événements organisés par les maisons de disques des artistes et sont soumis à des campagnes promotionnelles. La musique ne serait donc pas le seul facteur qui influence les juges. Les moyens mis en place par les maisons de disques ont aussi leur importance dans l’obtention des votes.

Pour finir, Jay Z le mari de Beyoncé, est une des figures les plus influentes de l’industrie musicale aux Etats-Unis. Il a par ailleurs reçu un prix des Grammy pour sa carrière en 2018. Il est donc probable qu’il bénéficie des connexions nécessaires au sein de l’institution pour influencer le jury. En somme, l’influence du couple ajouté aux moyens dont dispose leur maison de disques apparaissent comme des facteurs pouvant facilité la victoire de Beyoncé en 2023 et en 2025 aux Grammy Awards.

Cependant, il ne faut pas oublier que Jay Z a aussi été très critique envers l’institution. Il a accusé les jury des Grammy’s de ne pas toujours attribuer les prix selon le talent des artistes. Et a appelé les musiciens afro-américains à boycotter la cérémonie. En 2024, il avait notamment accusé les membres de la Recording Industry de ne pas donner assez visibilité aux artistes rap, et s’était indigné que Beyoncé n’ait jamais reçu le Grammy de l’album de l’année. En filigrane, le rappeur défendait les artistes noirs américains qu’ils estiment peu représentés, lors de ce type de cérémonies, malgré leurs succès et dénonçait le racisme systémique de l’industrie musicale. Et bien que de plus en plus d’artistes osent prendre la parole sur ce sujet, les soupçons portés sur les victoires de Beyoncé, révèlent peut-être que la réussite et l’influence d’un artiste ne le protège pas de ces biais.

Laisser un commentaire

Tendances